32 boulevard Raspail


Quelques critiques dramatiques consciencieux, quelques amis de l’auteur et quelques amateurs de théâtre, ces imprudents curieux qui n’ont pas peur de perdre une soirée à écouter un texte plus ou moins creux, insipide ou abscons - mais sait-on jamais - , traversent le porche et la cour du 38, boulevard Raspail pour assister, dans la salle glaciale du petit théâtre de Babylone, à une pièce inédite d’un Samuel Beckett : En Attendant Godot.
Samuel Beckett, auteur irlandais, influencé par James Joyce, n’était pas ce qu’on pouvait appeler un auteur facile. Néanmoins, un jeune fou de littérature, audacieux et inconscient, Jérôme Lindon, co-fondateur des Éditions de Minuit, avait racheté les droits de son premier roman Murphy - trente exemplaires vendus - et publia le second, Molloy.
C’est ainsi que Samuel Beckett se fit connaître au début des années 50, d’un très petit nombre de lecteurs du quartier de Saint-Germain-des-Prés. « J’ai commencé d’écrire Godot pour me détendre, pour fuir l’horrible prose que j’écrivais à l’époque » déclara Beckett lorsqu’il reçut, seize ans plus tard, le Prix Nobel de Littérature. Rédigé en langue française, le manuscrit indique les dates du 9 octobre 1948 et 29 janvier 1949. La pièce porte comme indications




34-36 boulevard Raspail
Le 34 et le 36 boulevard Raspail formaient avec le 32 et le 38 un ensemble où se trouvait les locaux du Sillon (pour plus de renseignements on peut se reporter à la rubrique concernant l'Institut Marc Sangnier).
Le 36  boulevard Raspail après avoir été l'appartement de Félix Sangnier (construit en 1901) fut celui de Marc Sangnier et de sa famille, vie publique, avec les activités du Sillon, et vie privée étaient à ce moment là étroitement mêlées.
La famille Sangnier l'habite encore aujourd'hui.



38 boulevard Raspail
Le 38 boulevard Raspail abrite les anciens locaux du Sillon, où  s'est installé l'Institut Marc Sangnier en 1991 et Le Cercle du Sillon en 2004.
Passé le porche  on remarque dans la cour à droite un escalier encadré de deux statues de lions en pierre (copies de celle du pape Clément XIII à Saint Pierre de Rome). On accède ainsi dans les anciens locaux du Sillon et de la Démocratie qui ont été restaurés et sont mis à la disposition du public.
La verrière, que l'on découvre en levant les yeux, a été construite en 1907 quand l'immeuble fut rehaussé d'un étage, le vitrail reprend les emblèmes du Sillon, le S, le gui et les épis de blé




Le théatre de Babylone, cour du 38 boulevard Raspail
Au fond de  la cour, à droite, se situait en 1953 le théatre de Babylone.


Première de "En attendant Godot", au théâtre Babylone
Paris, 5 janvier 1953

En attendant Godot est une pièce de théâtre en deux actes. C’est la première pièce en français de Samuel Beckett, et elle a été publiée en 1952 à Paris aux Éditions de Minuit. Elle a été traduite et jouée dans le monde entier. La première page du manuscrit français porte la date « 9 octobre 1948 », et la dernière, « 29 janvier 1949 ». Elle s'inscrit dans le courant du théâtre de l'absurde. Samuel Beckett se fit connaître au début des années 50, d’un très petit nombre de lecteurs du quartier de Saint-Germain-des-Prés.

La pièce faillit ne jamais voir le jour refusée par trente-cinq directeurs de théâtre. Pour les uns, le manuscrit n’était qu’un canular, pour les autres une ineptie incompréhensible donc injouable, une esbroufe qui prétendait faire du neuf. L'occasion se présenta au Théâtre de Babylone ; ouvert au printemps 1952, il était en faillite. Timide, introverti, solitaire, Beckett était incapable de présenter ses écrits à quelqu’un et encore moins de les défendre. La tâche en revint à Suzanne, l’épouse parfaite d’un auteur dramatique. Ne trouvant aucun recours auprès des directeurs de théâtre, elle s’adressa au metteur en scène Roger Blin, bien connu dans les milieux de l’avant-garde littéraire. Le directeur du petit Théâtre de Babylone, Jean-Marie Serreau, invita Roger Blin "Je vais fermer boutique, autant finir en beauté !" Et c’est ainsi que Samuel Beckett (1906-1989) et Roger Blin prirent possession de la salle mythique du 38, boulevard Raspail. Le temps des répétitions fut très court. La pièce était prête à être jouée avec Pierre Latour dans le rôle d’Estragon, Roger Blin dans celui de Pozzo, Lucien Raimbourg dans celui de Vladimir et Jean Martin dans le rôle de Lucky.

Le 5 janvier 1953, En attendant Godot, écrit en français sur un cahier d'écolier, est joué pour la première fois au Théâtre de Babylone, à Paris. L'acteur qui jouait Estragon, Pierre Latour, ne voulait pas laisser son pantalon à la fin de la pièce, car il trouvait cela ridicule. En apprenant cela, Beckett écrivit à Blin pour lui expliquer que la chute du pantalon était une des choses les plus importantes de la pièce. Après de longues négociations, Latour accepta. Le pantalon tomba. L'effet produit fut assez inattendu : ce fut un des rares moments de Godot où personne ne rit.
Quelques critiques dramatiques consciencieux, quelques amis de l’auteur et quelques amateurs de théâtre traversaient le porche et la cour du 38, boulevard Raspail pour assister, dans la salle glaciale du petit Théâtre de Babylone, à une pièce inédite de Samuel Beckett : « En Attendant Godot ». Il n'y avait pas grand monde : les premières semaines de représentations, la moitié de la salle sortait avant la fin de l'acte I. D'autres spectateurs agacés restaient pour contrarier le jeu des acteurs en huant, et en faisant du bruit. La situation a dégénéré un soir en une bagarre générale et le rideau s'est baissé au début de l'acte II…La chose se sait, et il n'en faut pas plus pour que tout le monde veuille voir. Le scandale appelle le triomphe.

Le bouche à oreille fonctionne et le bruit circule dans tout Paris "qu’il se passe quelque chose au 38, boulevard Raspail". Les amateurs de théâtre viennent en nombre, la pièce est à la mode et les snobs des beaux quartiers seraient mortifiés s’ils ne pouvaient, au cours d’un dîner, se targuer d’avoir vu la pièce dont tout le monde parle. Chaque soir, il y a queue dans la cour du théâtre et, tandis que la caissière affiche Complet, Jean-Marie Serreau va emprunter au café voisin des chaises pour les spectateurs de dernière minute. Quand le rideau tombe les spectateurs applaudissent chaudement, heureux et fiers d’avoir assisté à un événement capital dans le monde des lettres. Ils sont les découvreurs d’une mine d’un nouveau théâtre, celle qui réussit à éveiller l’intérêt et l’adhésion du public sans lui imposer les évolutions d’une histoire. Pas besoin d’affiche publicitaire, d’ailleurs on n’a pas d’argent. Le Théâtre Babylone fut sauvé pour une année.
Cinquante ans ont passé... Godot a fait école... et le monde entier la connaissance du quatuor Vladimir, Estragon, Pozzo et Lucky. C’est une pièce qui, selon Roger Blin, « a changé l’état du théâtre ».Beckett est le grand écrivain bilingue français-anglais du XXe siècle.

     
     

Et aujourd’hui…
De nos jours, le Théâtre de Babylone n’offre plus de représentations, mais il existe toujours dans sa forme originelle. Le « squelette » du bâtiment est resté le même… A présent ce ne sont plus des spectateurs qui sillonnent les couloirs, mais des élèves venant de divers horizons, afin de prendre des cours de Français.
La porte d’entrée est restée la même, et l’une des salles de classe abrite toujours la loge du souffleur…  (c) Cécile Gosselin



contact@fonds-sangnier.com
Copyright © Galbette